Atelier

Ce que la toile m'a gardé

Ce que la toile m'a gardé
Ce que la toile m'a gardé J'ai peint ma nièce d'après une photo. Je me suis arrêtée là — juste ce visage renversé, ces terres chaudes, et le blanc du reste. Ce tableau inachevé m'a conduite, sans que je le sache, vers La fille au chapeau. Il y a cinq ans, j'avais une photo de ma nièce sur la table. La tête renversée en arrière, les yeux fermés, une sorte d'abandon paisible. J'ai voulu la peindre. Peindre quelqu'un qu'on aime, c'est plus difficile qu'on ne le croit. On ne regarde pas de la même façon. On cherche à reconnaître plutôt qu'à voir. Alors la main hésite, elle revient, elle corrige. J'ai travaillé le visage — les ocres, les terres de Sienne, les roses — jusqu'à ce que quelque chose arrive. Ce quelque chose que l'on reconnaît sans pouvoir l'expliquer. Et puis je me suis arrêtée là. Le reste de la toile est resté blanc. Le visage flottait dans ce vide, renversé, comme suspendu entre deux instants. Je savais que ce n'était pas fini. Je savais aussi que si je continuais, je risquais de perdre ce que j'avais trouvé. J'ai posé le pinceau. La toile a attendu contre le mur. Ce qui s'est passé ensuite, je ne l'avais pas anticipé. Cette femme que j'avais commencé à chercher dans le visage de ma nièce — cette présence, cet intérieur — s'est mise à vivre autrement dans mon esprit. Elle a pris un chapeau sombre. Elle a redressé la tête. Elle m'a regardée droit dans les yeux. C'est ainsi qu'est née La fille au chapeau. Pas malgré le portrait arrêté — grâce à lui. Le visage de ma nièce, renversé et inachevé, avait été une répétition. Un endroit où apprendre à regarder un visage de l'intérieur, sans le connaître encore tout à fait. La fille au chapeau a hérité de cette recherche. Cette fois, j'ai pu aller jusqu'au bout. Je garde les deux toiles. L'une dit ce qu'on cherche. L'autre dit ce qu'on trouve.